Perchée sur mes escarpins vernis, mes formes épousées par ma robe noire, je défie la nuit fraiche. J’arpente la rue du faubourg St Denis pour y retrouver un homme dont j'ignore même le prénom. J'appréhende le numéro 13 de la rue, j’interroge du regard la terrasse bouillonnante animée par les autochtones du dixième arrondissement quand une grande silhouette esseulée happe mon attention. Je rejoins sa table, j’allume une cigarette pour me donner une contenance... Une allure de dandy, des yeux souriants, une assurance qui laisse deviner l’audace et la force. J’aime.
Il me parle de Damas qu’il aimerait tant découvrir, je lui parle de Pekin que j’ai tant aimé feuilleter. Les assauts de la faune hurlante imposent des escales régulières et forcées à nos carnets de voyages mais nous retrouvons toujours le chemin de notre promenade orale. Jusqu’ici la balade est amusante lorsqu'une voix égratignée vient doucement rayer mon oreille. Je ne connais pas cet accent.
- « excusez moi, je n’ai pas pu m’empêcher… je vous ai entendu parler de Damas, vous connaissez ? Je viens moi-même de Syrie ».
Le visage est grêlé ; un coup de burin pour chaque mauvais coup de la vie. Enveloppé dans son blouson de cuir fatigué, il défiait les apparences. Quand un animal ivre échappé de sa meute lui demande s’il écoute Johnny ou Dick Rivers, il répond qu’il préfère Bach ou Schumann. Ses mains noueuses roulent une cigarette de cow-boy ; il nous raconte... Une enfance amère à Damas, un exil en Angleterre pour y abandonner des études d’ingénieur, deux femmes, une anglaise, une française. Il dessinait des fleurs à Edimbourg et puis des verres en cristal à Glasgow. Il nous raconte qu’il n’avait jamais peint de plus beaux paysages qu’en Écosse ; il aimait en fouler la terre vierge et humide, comme s’il en était le pionnier. Et puis, il y a la douleur, celle de l’exilé qui retourne à Damas. Il en revient chaque fois un peu plus orphelin. Il n’aime plus son pays. Déchirure.
Aujourd’hui, il lui reste la sagesse de ses soixante deux ans et de trop rares pièces en poche. Il encombre les terrasses des bistrots et photographie le beau bizarre à Paris. Bientôt, il prévoit de balancer sa dernière salve. Pas de couleurs ni de papier argentique cette fois ; ses dernières cartouches, il les tirera avec des mots. La délivrance ultime.
Il s’appelait Ziad.
dimanche 8 novembre 2009
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